Un cancer deux semaines après la naissance de ma fille

Témoignage de Géraldine, 38 ans - @gegeprot
Pendant la grossesse, j’avais des difficultés à respirer ; beaucoup plus que pour les deux grossesses précédentes. Je l’ai répété à plusieurs reprises aux professionnels de santé : gynécologues, sages-femmes, etc. La théorie était que ça devait être une « carence en fer ».
J’étais tellement essoufflée qu’ils ont même booké un rendez-vous de transfusion de fer sans attendre les résultats. Puis les résultats tombent : pas d’anémie. Rendez-vous annulé, et on en reste là.
Et moi, en pleine confiance face aux médecins et déjà trop fatiguée, je n’ai pas creusé. J’étais à deux mois de l’accouchement, alors j’ai pris mon mal en patience.
Et puis j’ai accouché.
20 heures de contractions et pas de péridurale à cause d'une contre-indication médicale connue. J’ai tellement souffert ; bien plus que pour mes deux précédents accouchements.
Je remonte en chambre à 3 heures du matin. Je redis à la sage-femme qui m’accueille que vraiment, je respire mal. Elle m’enverra l’infirmière anesthésiste, car c’est elle qui « connaît mieux le corps entier ».
Et puis je rentre chez moi avec ma fille.
Deux semaines plus tard, en l'allaitant, allongée la nuit, je fais deux fois de suite des malaises : tombée dans les pommes + vomi.
L’avantage du post-partum, c’est que les examens sont faits en priorité. Je suis envoyée au scanner pour suspicion d’embolie pulmonaire.
Le radiologue me dit : « Alors bonne nouvelle, ce n’est pas une embolie pulmonaire. En revanche, vous avez une masse de 8 x 11 cm sur votre poumon. »
Il suspecte un lymphome. Et là, tout bascule.
Je dois aller en urgence à Saint-Louis, à Paris. Dire au revoir à ma fille de deux semaines, prendre un tire-lait manuel pour éviter d’exploser et prendre un sac à dos, car je ne sais pas pour combien de temps je pars.
Je passe 5 heures aux urgences.
Je fais aussi un malaise là-bas. La prise de sang révèle les marqueurs qu’ils attendaient. L’interne me dit que ça ressemble à un cancer, mais que seule la biopsie peut le confirmer. Et il me laisse repartir chez moi.
La nuit même, je refais un malaise, avec un fort, fort mal de tête.
J’appelle les pompiers qui m’emmènent à Lariboisière. De nouveau, je dois dire au revoir à ma fille. Et de nouveau, ce même sac à dos sur les épaules.
Le scanner montre que je n’ai rien au cerveau (soulaaaagement) ; ils me laissent encore une fois rentrer.
C’est à 21h, ce même jour, après des tentatives multiples de ma cousine, médecin grand ponte à Pompidou, que la cheffe de service d’Hématologie de Saint-Louis se rend compte des erreurs monumentales des urgences.
Elle me demande de venir en urgence. Sinon, elle m’envoie une ambulance.
Mon cœur est très mal en point et la masse appuie dangereusement dessus. Je devrai dormir 3 semaines assise, afin que la masse n’appuie pas sur mon cœur et mes poumons.
À ce moment-là, je redis une nouvelle fois au revoir à ma fille. Mais cette fois-ci, avec le soulagement d’être enfin prise en main. Enfin écoutée. Enfin soignée.
Je fais un autre malaise à l’hôpital et perdrai momentanément la voix. La masse progresse vite.
Pendant 5 jours, je suis en service de réanimation/soins intensifs.
Je suis tellement rassurée d'être prise en charge, et plus rien n’existe autour.
Je suis en mode survie.
J’attends qu’on pose un diagnostic.
Évidemment avec le pont du 11 novembre, ça va prendre une semaine.
Et finalement : lymphome de type B du médiastin.
« La fin va être heureuse, le chemin est long, mais la fin sera heureuse, madame. »
Très vite, je sais que l’aspect vital est écarté.
Maintenant, il faut se laisser rouler dessus pour avancer.
Je connais la douleur, je connais les hôpitaux, je sais faire ça.
Ce que je ne sais pas faire, c’est déléguer la gestion de mes enfants.
Être loin d’eux.
Voir la tristesse sur leurs visages, la frustration, etc.
Je rentre à la maison après 1 semaine.
Marie a l’acné du nourrisson.
Je ne la reconnais pas.
Durant deux heures j'ai peur, je doute et puis finalement, je décide de laisser les autres sens l’emporter.
Son odeur dans le cou est la même.
Je lui donne son premier bain et la vie reprend comme si rien ne s’était passé.
Je dois brutalement arrêter l'allaitement et en faire le deuil.
J’y travaille encore aujourd'hui.
Puis viennent les jours de chimio.
2 jours d’hospitalisation, puis 1 semaine chez mes parents avec Marie. Et ce, toutes les deux semaines pendant les 6 séances.
Mes deux autres enfants, de 4 et 2 ans, restent avec leur père à Paris. Et ça, c’est affreusement dur.
De les savoir aussi perdus par mon absence, au tout début.
Ils ne sont pas habitués. J’ai toujours eu du mal à les laisser, ils connaissent peu mon absence.
Heureusement, nous avons eu l’aide d’une pédopsychiatre pour mettre des mots sur le cancer, l’absence, la fatigue, la perte de cheveux, etc.
Et mon mari est un pilier incroyable.
Il gère tout pour que je puisse n’avoir que la partie joie avec eux.
J’ai dû apprendre à déléguer. À laisser les autres faire.
Je ne sais pas lâcher.
Je suis une mère sur tous les fronts jusqu’à m’épuiser.
Et là, je suis déjà épuisée.
Je ne peux pas gérer. Pas manager ma famille. Je dois regarder d’autres le faire.
Une de mes meilleures amies est venue un soir pour me tenir compagnie.
Mon mari gère les 3 enfants, la cuisine, les dents, le coucher, etc.
Et moi, depuis mon canapé, je critique.
Je ne peux rien faire et ça me frustre, alors je suis encore plus dure que d’habitude.
Cette amie me dira, au moment où nous sommes toutes les deux :
« GG. Maintenant tu arrêtes. Tu fais confiance. Tu arrêtes de critiquer sinon tu ne vas pas survivre et eux non plus. LÂCHE. »
Et je crois que c’est vraiment l’une des grandes leçons de cette période.
Je n’avais pas le choix : il fallait que je laisse les autres faire.
Et puis on a ri.
La suite est bien plus douce.
L’humour a été notre première arme.
On a réussi à rire comme des enfants le jour où mes cheveux sont tombés.
À rire avec les enfants de « ma tête bizarre ».
À me trouver belle dans les yeux de mon mari.
Et je suis hyper hyper fière de nous 5 pendant cette période.
Je crois qu’on a réussi à traverser tout ça aussi parce qu’on a continué à vivre. À rire. À faire des choses normales dès qu’on pouvait.
Le post-cancer est une autre aventure.
J’ai vécu 3 semaines d’anxiété, voire d’angoisses très fortes.
Par chance, à ce moment-là, je suis déjà suivie par un psychiatre à cause de mes deux dépressions post-partum. Il va actionner les leviers pour que je puisse sortir la tête de l’eau.
On approche des 1 an de ma fille (19 octobre), 1 an du scanner (6 novembre), et je commence à peine à reprendre de l’énergie.
Avec le recul, j’ai appris beaucoup de choses.
J’ai appris à déléguer.
À apprécier encore plus les choses simples.
À lâcher sur les règles qui me semblent aujourd’hui sans intérêt.
Et surtout, je suis plus douce avec mon corps, qui a combattu comme un dieu.
Aujourd’hui, j’essaie surtout de retrouver de l’énergie grâce à la nutrition et au sport, et de refaire la paix avec ce corps qui a fait exactement ce qu’il avait à faire : me porter, puis me sauver.
Mon entourage a été incroyable : mari, parents, frères et sœur.
Tout le monde a été d’une grande attention et d’une grande douceur.
Après cette aventure, ce que je peux dire, c’est qu’il faut se faire confiance.
Si vous sentez que quelque chose cloche, ne vous arrêtez pas avant d’avoir le fin mot de l’histoire.
Et malgré les épreuves de la vie, n’oubliez pas de rire.
Même de vous.
C’est la clé (en tout cas pour nous) pour survivre à ces absurdités tellement brutales. Comme un cancer deux semaines après la naissance de son 3e enfant.
Et enfin : soyons présents les uns pour les autres, on s'est sentis tellement entourés, même de nos copains qui habitaient loin. Un message, un cadeau, un bouquet de fleurs, tout tout tout est le bienvenu dans ces périodes.



