Témoignage de Thelma, 32 ans – meilleure amie de Léa, en rémission d’un lymphome de Hodgkin.
En 2011, Léa me dit « télécharge l’appli Snapchat, on peut se parler là-dessus ». Je ne sais pas ce que c’est et je ne comprends rien. Ni le fonctionnement, ni le principe. Néanmoins Léa insiste, fidèle à elle-même. Les mois et les années passent et je me prends au jeu de voir sa petite tête chaque jour en vidéo, lui raconter ma vie, écouter et voir la sienne.
Aujourd’hui nous pouvons même dire fièrement que nous échangeons depuis 1543 jours. Sans interruption.
Aussi trivial que cela puisse paraître, c’est toujours via cette application que nous avons échangé lors de ce week-end de début février 2022.
Celui-là même où le diagnostic est tombé. J’ouvrais avidement chacune de ses vidéos, en espérant lire sur son visage un peu moins d’inquiétude, entendre des nouvelles rassurantes.
Et pourtant j’ai appris la nouvelle en direct, malgré ce lien virtuel constant. Entre rires nerveux et sanglots morveux, le mot cancer était prononcé.
Le petit frère de Léa m’a pris la main et mon rôle d’aidante a commencé à ce moment précis. Même si je n’avais encore jamais entendu ce terme.
J’ai compris qu’à partir de maintenant on se retrouvait tous dans le même radeau, face à une vague immense.
On se connaît depuis qu’on a cinq ans Léa et moi. Voisines, inséparables, meilleures amies. Le genre de lien qui traverse les années pour se transformer en famille.
Aujourd’hui, on a 33 ans. Je suis la marraine de sa fille et je considère Léa comme ma sœur. Elle connaît mes silences, je devine ses tourments. Du moins j’essaye.
Pourtant, je ne crois pas avoir su répondre quoi que ce soit d’intelligent ce jour-là. Je ne sais même plus ce que j’ai bien pu lui dire. Je sais que nous avons partagé notre peur, son mari et moi. Je sais qu’on s’est pris dans les bras. Je me souviens de l’émotion, bien plus que des mots.
Un lymphome de Hodgkin. Je ne savais même pas ce que c’était. Je n’ai retenu qu’un mot : cancer. Stade 4, par-dessus le marché. Et immédiatement une image en tête : elle, venant tout juste de fêter ses 29 ans, un bébé de trois mois dans les bras.
Le grand tourbillon commence et je suis loin, n’habitant pas la même ville. J’essaye de l’accompagner aux rendez-vous, d’être là au moins pour la première chimio.
Être là. Physiquement. Dans ma tête c’est le bordel et chaque mot est réfléchi, je perds mon naturel.
Comment aider quand on ne sait même pas comment être ?
Est-ce que je devais lui parler de moi, de mes galères de boulot, de comment allaient mes parents, de mon repas du midi, comme elle me le demandait ?Est-ce qu’elle avait vraiment besoin de normalité, ou au contraire de gravité ?
J’ai souvent hésité. J’ai souvent eu peur d’en faire trop, ou pas assez.
Léa me considère comme l’une de ses aidant(e)s, mais je ne l’ai jamais dit moi-même. Je n’étais pas en première ligne. Je ne suis pas son mari, ni sa famille directe, ni soignante. Mais l’impression de recevoir moi aussi le choc de plein fouet.
La panique, l’impuissance, la peur qui s’infiltrent dans chaque recoin du quotidien. C’est ça aussi, être aidante ?
Accompagner l’être cher, mais aussi se prendre un 33 tonnes en pleine face ?
Il y avait des longs silences parfois. Fait assez rare pour être souligné. Ses réponses mettaient parfois du temps à arriver, mais comment faire autrement. Je m’inquiète, bien sûr, mais je patiente.
Il y avait toujours cette petite voix : Est-ce que je la dérange ? Est-ce qu’elle veut qu’on parle ? Est-ce qu’elle veut qu’on en parle ?
Comme beaucoup d’autres je questionne donc son mari, qui se retrouve submergé de « Comment elle va ? ». J’espère que parmi mes nombreux messages, j’ai eu la présence de lui demander, à lui aussi, comment il allait.
Être aidant soi-même ne nous immunise pas contre l’autocentrisme et on a tendance à oublier que des aidants, elle en a une petite floppée. Qui sont tous en PLS dans leur coin. Et qui, eux aussi, apprécieraient un petit message.
N'étant pas malade, je ne pensais pas avoir affaire à des réactions pseudo bienveillantes. « Ça se soigne bien, t’inquiètes », « Ça a été pris à temps, elle va s’en sortir. » ou encore le fameux « Ça va aller ». Je dis « pseudo », mais bien sûr que toutes ces phrases se voulaient rassurantes.Mais ça ne marchait pas.
Dans ma tête ça hurlait « Mais qu’est-ce t’en sais ?! », constamment. Comment pouvaient-ils savoir ? Moi j’avais juste peur. Peur qu’elle meure. Peur de la perdre. Qu’elle change et que je n’arrive pas à suivre. De ne pas être à la hauteur.
De ne pas être l’amie qu’elle aurait été pour moi. Les statistiques étaient de son côté, c’était encourageant. Mais Léa, c’est pas une statistique. C’est ma meilleure amie et rien n’est plus pareil. Ça finira sûrement par aller, oui. En attendant il y a une faille, il y avait un avant, il y aura un après. Mais on fait quoi pendant ?
Plus que jamais j’ai ressenti ce sentiment fort désagréable qu’est l’impuissance. Certes je peux prendre des nouvelles, proposer de faire des courses, garder sa fille pendant des soins, appeler son mari… Savoir que nous sommes un élément indispensable alors qu’on navigue à vue, c’est assez terrifiant.
Mais finalement, l’écouter. Poser de vraies questions et respecter ses réponses. Ok Léa, tu veux un « snap » de 15 min qui raconte en détail ma dernière embrouille avec mon mec ? Qu’à cela ne tienne.
Je n’ai pas tout bien fait, mais j’ai essayé de rester. De ne pas fuir, de lui dire et de lui montrer que je l’aime. Tout en comprenant, doucement, que ma peur est légitime. Même si ce n’est pas moi dans ce lit d’hôpital.
Aujourd’hui, elle va mieux. La rémission, quel mot rassurant. On est sorties grandies et main dans la main de cette période de merde. Prêtes à faire face à une nouveauté, encore une.
L’après-cancer. J’essaye d’apprendre de mes erreurs et de gérer ses ressentis et les miens.
Car il reste en moi cette cicatrice invisible, celle de la brèche qui s’est ouverte ce jour-là. Rien n’est plus comme avant. Le cancer, à plusieurs reprises malheureusement, s’est fait trop proche. C’est impitoyable.
Mais d’un autre côté je sais que notre lien survit à la distance, aux silences, aux doutes et aux erreurs. Il évolue. Il se renforce.
Notre amitié ne guérit pas de ces traumatismes passés et présents, mais elle tient bon.Et c’est déjà immense.
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